Bordeaux évolue vite, après l’inauguration du magnifique pont Chaban Delmas, c’est tout le quartier de Bacalan qui voit souffler comme un vent de renouveau grâce à l’ouverture de la Cité du vin. Nous sommes allés sur place et avons pu constater à quel point cet ancien « Bronx » de Bordeaux est en pleine mutation, et c’est très positif si on se place d’un point de vue développement de la ville, réponse à la demande touristique, et urbanisme.

La cité en elle même est très orientée sur le multimédia, c’est un peu la cité de l’Ipad : ce qui peut plaire ou déplaire, car elle ne laisse finalement que peu de place à l’échange et l’interaction avec des humains.  Ne comptez pas non plus y trouver des objets liés à l’histoire ou à la fabrication du vin, ici tout est numérique : pas de tonneau, pas d’amphore antique et encore moins de bouteille récente. Alors c’est très bien fait c’est sur et de gros moyens ont été mis pour faire vivre une expérience sensorielle intéressante au visiteur, quitte à ce qu’elle soit même inutile parfois,

mais je regrette quand même un peu un côté décor en carton pâte et une mise en scène parfois pompeuse pour un contenu un peu en retrait. Certains dispositifs ne fonctionnent pas ou bien sont peu intuitifs, comme celui qui prétend nous faire vivre une visite virtuelle à partir d’une carte de Bordeaux au 17e siècle…

Bon, je suis très critique sur ce type de sujet vu que ce sont des choses que nous produisons pour nos clients, forcément ça n’aide pas à l’indulgence. D’autres dispositifs se veulent impressionant comme cette évocation de bouteilles géantes, qui finalement ne présentent que quelques « slideshows » projetés  sur une surface ronde, et où pour toute interaction, on aura droit à un effet de mouvement d’eau quand on approche sa main, c’est amusant pour un enfant de 8 ans qui va retrouver là le même genre de technologie que dans la salle de jeux du KFC du coin de la rue, mais personnellement je trouve que ça relève plus de la débauche de moyens pour combler le vide intersidéral du propos.

En fait, ce qui manque à cette cité du vin pour qu’elle ait une véritable âme, c’est un parcours de découverte plein d’authenticité. Par exemple impasse totale sur des faits aussi simples et pourtant intéressants, que la fabrication du vin à l’antiquité ou au moyen age où on ajoutait du miel, des épices, et toutes sortes d’ingrédients, bien loin des méthodes actuelles. Le vin est riche d’une histoire vaste, sur tous les continents, toutes les cultures, toutes les époques, ils aurait été bon de mettre plus cela en perspective, trouver la bonne balance entre la tradition historique et les nouvelles technologies.

Ici la technologie prend le pas sur les sens ou l’émotion et ne sait pas se faire oublier, ce qui est pourtant essentiel à une bonne expérience de l’utilisateur.

Dès l’entrée on comprend qu’il y a une erreur de conception : le premier étage est quasiment désert et la première porte qu’on peut ouvrir après avoir tourné en rond pendant 2mn, est celle des toilettes ! ça ne présage rien de bon… Ensuite, on découvre une exposition photographique un peu pompeuse, pour valoriser la construction, l’architecture et probablement pour justifier les quelques 81 millions d’euros engloutis par ce projet… quelques photos sont intéressantes, mais rien de transcendant pour n’importe quel photographe digne de ce nom qui aurait eu l’opportunité de rester 4 ans sur un tel chantier. Les commentaires qui accompagnent ces photos sont affligeants de banalité, comme le laïus sur la retouche qui est une accumulation de lieux communs. Next ! Allez on sort vite et on va à l’expo permanente du 2e étage.

L’architecture, parlons en, elle vieillira très mal c’est certain, pour deux raisons : 1- les matériaux employés sont de piètre qualité par endroits, en vrac, l’escalier principal après seulement quelques mois d’exploitation, souffre déjà de fissures et de nombreuses rayures disgracieuses, par aileurs 2- nul doute que les écrans 4K « HD » oled de 2016 seront ringards en 2020 avec probablement une résolution qui aura atteint les 8K, sans parler du fait que certains clignotent déjà comme des guirlandes de Noël (c’est la saison remarquez), en bref, tout étant articulé autour de technologies par définition vouées à l’obsolescence rapide, nul doute que c’est l’ensemble qui en pâtira une fois l’effet novateur des débuts dissipé.

Les contenus ? ils sont tellement dilués dans des tonnes de technologie omniprésente au point de vite fatiguer l’utilisateur, que si on devait enlever ces interfaces numériques, il ne resterait vraiment pas grand chose. A une époque où en plus on passe nos journées collés à des écrans, de smartphones, tablettes,  d’ordinateurs au bureau, de TV à la maison, se retrouver le week end pour visiter un endroit qui veut parler du vin, et où en fait, on est à nouveau immédiatement collés devant des petits écrans… c’est assez frustrant.

Je préfère dire que ce point de vue n’engage que nous, qui sommes habitué des Châteaux et grands domaines pour qui nous travaillons régulièrement, et avec lesquels nous avons l’habitude de nous promener dans les Chais ou dans les vignes, J’aurai sincèrement préféré voire des objets anciens qui retracent l’histoire du vin, les gestes des artisans liés aux métiers du vin, entendre une personne physique nous communiquer sa passion et répondre à des questions, mais visiblement le but est plus d’en jeter plein les yeux avec une architecture ostentatoire et des effets spéciaux, ce que les bus de Chinois et autres touristes semblaient particulièrement apprécier, plutôt que de vraiment communiquer sur ce que le vin est et a été. Je dois être trop vieux ou bien j’ai raté quelque chose du concept, mais je n’accroche pas complètement. A titre de comparaison, nous revenons d’une visite à Lascaux IV qui utilise les mêmes techniques, procédés technologiques, sauf que là, tout a été pensé autour d’une histoire et d’un véritable parcours initiatique. On plonge dans une vraie atmosphère dès les premières minutes, en petits groupes de 32 personnes, accompagnés par un guide en chair et en os, même si des casques et des tablettes ne nous quittent pas, et à aucun moment ce fac simile de la grotte originale ne parait faux. C’est paradoxal mais l’immersion et le réalisme est total, la mise en scène est magistrale, le rythme et le discours laissent une part énorme à l’imagination de chacun. Lascaux raconte une histoire en ne donnant pas toutes les réponses, alors que la cité du vin, n’apporte ni réponse, et ne pose même pas vraiment de question, c’est un étalage de frime gratuite sans cohérence. On pourrait continuer la comparaison avec Lascaux IV sur de nombreux points : architecture intemporelle et pas du tout bling bling pour Lascaux, qui s’intègre parfaitement dans le cadre et évoque également parfaitement son sujet là où la cité du vin cherche toujours à impressionner gratuitement par des prouesses inutiles. Un peu d’humilité et de simplicité ne nuisent jamais : Less is more !

Alors oui, par curiosité et parce que c’est tout de même un bel ouvrage technique, il faut aller visiter cette cité et profiter de la vue depuis le Belvédère, en dégustant un des vins proposés au bar, clou de la visite, ou encore acheter quelques curiosités venues du monde entier à la belle boutique au rez de Chaussée, qui elle par contre, est une franche réussite (sa forme ronde qui symbolise un tour du monde des vins),  mais voilà, on ira tout au plus là bas une fois, difficilement deux…

Reste que Bordeaux devient de plus en plus belle, que cette ville est une réussite à tous niveaux. Nous adorons y passer du temps et nous y retournons le plus souvent possible. Nul doute qu’un tel endroit se faisait nécessaire dans la capitale mondiale du vin, ne serait-ce que pour répondre et dynamiser le tourisme de masse qui y est lié.

N’hésitez pas à commenter et donner votre avis, même très contradictoire du notre.